Publié le 20 février 2019 par Fabrice Mazoir, mis à jour le 11 octobre 2023

Depuis 650 ans, on se rencontre au Couvent des Jacobins

La première pierre du Couvent des Jacobins de Rennes a été posée en février 1369. Le lieu est resté depuis un carrefour intellectuel, politique et religieux

Vitraux du Couvent des Jacobins
Retour sur les origines de la fondation du Couvent des Jacobins, il y a 650 ans. Le monument historique aujourd'hui restauré, devenu le Centre des Congrès de Rennes Métropole, a toujours été un lieu important de la ville où on venait se rencontrer, échanger et débattre.
Le Cloître du Couvent des Jacobins
Le Cloître du Couvent des Jacobins

A l’origine de la fondation du Couvent…

Voyage dans le temps et retour au XIVème siècle… la Guerre de Succession de Bretagne fait rage. Elle oppose Charles de Blois, soutenu par le Roi de France, à Jean de Montfort, soutenu par le roi d’Angleterre. C’est ce dernier clan, qui sort vainqueur de la bataille d’Auray en 1364 pendant laquelle Charles de Blois perd la vie, terrassé d’un coup de lance, malgré la présence à ses côtés de Duguesclin.

Figure du Royaume, marié à l’une des héritières de Bretagne, Charles de Blois est le neveu du roi de France. Il a de nombreux partisans et au moment de sa mort, était presque en odeur de sainteté. Reconnu pour sa piété, il est enterré selon ses souhaits à Guingamp au Couvent des Cordeliers, chez les frères franciscains. Quel rapport avec les Jacobins ? Ils sont justement en concurrence avec les Cordeliers.

La victoire à l’arraché de la bataille d’Auray est une “bonne nouvelle” pour Jean de Monfort qui devient de facto Duc de Bretagne sous le nom de Jean IV. Une victoire qu’il attribue à l’intercession de la Vierge Marie et à qui il promet de dédier un couvent en Bretagne…

La suite de l’histoire c’est Gilles Brohan Responsable du service Rennes Métropole d’art et d’histoire de l’Office de Tourisme qui la raconte : « Pour contrebalancer le poids des Cordeliers, Jean de Montfort se doit de soutenir un autre ordre, en l’occurrence les Jacobins (les Dominicains) qui ont d’ailleurs le vent en poupe en Bretagne où ils sont implantés depuis 1232. Pour le Duc Jean IV c’est une opportunité d’accompagner un autre ordre mendiant dans un autre secteur géographique du Duché, à Rennes où les Dominicains ne sont pas encore présents et où ils souhaitaient s’installer ».

Des pourparlers avaient déjà eu lieu avant la fondation du Couvent des Jacobins à Rennes, et des Bourgeois avaient fait don de terres pour aider à leur implantation. Un « alignement des planètes » qui tombe bien. Même si la fondation du Couvent des Jacobins est attribuée à Jean IV, le projet était déjà à l’œuvre et il a su “surfer” sur une tendance de fond pour en tirer un prestige politique.

Février 1369 : la pose de la première pierre

La fondation officielle du Couvent a lieu le 2 février 1369, il y a 650 ans. « Une cérémonie officielle se déroule avec le Duc en personne qui scelle la première pierre et qui marque le début de l’implantation des Dominicains à Rennes. Les Jacobins s’installent toujours sur des axes passagers. Ce sont des frères prêcheurs, ils ont donc besoin d’être visibles pour aller à la rencontre des habitants » rappelle Gilles Brohan. « Ils ont aussi pour habitude de s’implanter sur des faubourgs populaires. A Rennes, l’emplacement sur le faubourg Sainte-Anne était donc idéal, au droit de la rue Haute (l’actuelle rue de Saint-Malo), l’axe qui permettait d’entrer dans la ville ».

Le chantier débute en 1369 et va être très long. L’ordre mendiant vit en effet des aumônes. Les fouilles archéologiques ont montré que l’église et les parties les plus anciennes sont construites dans la foulée de la pose de la première pierre, avec notamment le réfectoire qui date du XVème et la salle capitulaire de la même époque.

Dès le début le couvent est très visible, à l’entrée de la ville, construit dans un secteur urbain très vert avec une succession de jardins et de vergers. Ce qui permet aux Jacobins d’avoir un enclos religieux qui peut encore s’étendre. L’empreinte du Couvent sur la ville va justement se développer de manière miraculeuse.

1466 : le don miraculeux du tableau de Bonne Nouvelle

Tableau de Bonne Nouvelle
Tableau de Bonne Nouvelle

Autour des années 1460, l’attractivité du Couvent des jacobins va connaitre un tournant majeur avec l’arrivée du tableau de Bonne Nouvelle. Une représentation de la Vierge à l’enfant qui va s’accompagner de miracles (le premier est attesté en 1593) et qui va attirer de plus en plus de monde à Rennes et inscrire la ville sur la carte des pèlerinages incontournables. « Le légat du Pape atteste de la ferveur populaire et une tradition miraculeuse liée au tableau » explique Gilles Brohan. « Ce tableau va entraîner un effet de pèlerinage chez les Jacobins de Rennes et le faire connaître un peu partout. Avant le tableau miraculeux, comme dans toute fondation religieuse il y avait déjà des inhumations au plus près du choeur de l’édifice. Les miracles vont entraîner un développement de cette pratique. Pour les Jacobins, c’est l’occasion d’avoir des concessions, des rentrées d’argent qui permettent de faire vivre la communauté et d’investir dans le bâtiment, mais aussi de compléter la bibliothèque ». Le rayonnement du Couvent des Jacobins s’en trouve décuplé, comme en atteste les nombreuses sépultures (dont la plus célèbre est celle de Louise de Quengo) et objets de dévotion retrouvés lors des fouilles archéologiques. Une nouvelle chapelle est même créée sur le jardin pour accueillir le flux de pèlerins. Aujourd’hui conservé à la basilique Saint-Aubin qui jouxte le Couvent, l’origine du tableau reste encore mystérieuse.  

Un lieu ouvert sur la ville où on vient se réunir

Charpente - Couvent des Jacobins de Rennes

Dès sa fondation, le Couvent des Jacobins est un lieu « ouvert ». Contrairement aux moines des monastères et des abbayes, les Jacobins ne vivent pas reclus et coupés du monde. Le Couvent est un lieu de prêche. « Les traces de la Chaire dans la Nef en témoignent » précise Gilles Brohan. « La bibliothèque des Jacobins, qui a compté près de 5000 ouvrages, montre bien que c’était un lieu intellectuel où on venait consulter des livres qu’on ne trouvait pas ailleurs, on y entrait très facilement ».

Comme le Couvent est au plus près de la ville avec de grands espaces, comme la salle capitulaire ou le réfectoire, il sert déjà aux civils de lieu de réunion. « Les lieux sont vastes, facilement aménageables et permettent d’accueillir du monde. On sait par exemple qu’en 1382 l’ordre de l’Hermine, un ordre ducal breton, est fondé dans le réfectoire, là où les nobles et le Clergé bretons ont l’habitude de se retrouver ».

Anne de Bretagne et le Roi de France s’y rencontrent en 1491

Carrefour religieux et intellectuel, le Couvent des Jacobins est aussi un carrefour politique où tout le monde se croise, où les alliances se font. La plus célèbre est celle qui est scellée entre Anne de Bretagne et Charles VIII, le Roi de France à la fin du XVème sicèle. La légende affirme même qu’ils se sont fiancés au Couvent des Jacobins. Mais leur rencontre à Rennes n’est pas le fruit du hasard, et encore moins un coup de foudre.

A l’époque, la ville est assiégée par Charles. Pour signer le compromis et le traité de paix, les faubourgs apparaissaient comme un terrain neutre approprié. « Pour ne froisser personne, on fait comme si Charles VIII venait voir le tableau miraculeux pour prier » raconte Gilles Brohan. « La Duchesse fait de même. Les fouilles ont permis de faire le tri dans les sources écrites à ce sujet et d’en titrer des hypothèses. Les deux protagonistes se rencontrent, probablement le 15 novembre 1491, dans le Couvent sans doute dans la chapelle consacrée à Notre-Dame de Bonne-Nouvelle où se trouvait le tableau, ou alors dans l’actuelle salle dite du Chœur, une ancienne chapelle privée. Un lieu discret et facile à privatiser où les traités ont sans doute été lus et signés. La rencontre à Rennes n’est donc pas fortuite, la Duchesse n’avait pas d’autre issue qu’épouser le Roi de France pour mettre fin à la guerre ». Un mariage précipité qui a lieu seulement 3 semaines après en petit comité à Langeais, les deux protagonistes étant déjà fiancés chacun de leur côté.

« C’est sans doute pourquoi certains historiens ont parlé de fiançailles, car c’était la première rencontre avant le mariage. Mais rigoureusement il n’y a pas eu de fiançailles. D’un point de vue anecdotique, il n’y a pas eu de coup de foudre non plus, Charles VIII a trouvé Anne de Bretagne petite et chétive et pas très avenante. Il faut dire qu’elle n’était pas sous son meilleur jour, la ville était assiégée, son trousseau n’avait rien de royal, elle était fatiguée, stressée et n’avait que 14 ans… ». Après son couronnement début 1492, Anne de Bretagne marquera son attachement au Couvent des Jacobins en faisant don de sa couronne et habits ducaux ainsi que sa robe de noces.

Des visites guidées du Couvent prévues en avril 2019

C’est sans doute la recontre la plus célèbre qui a eu lieu au Couvent des Jacobins qui marque également le début du rattachement de la Bretagne à la France. Le Couvent a connu beaucoup d’autres utilisations par la suite (voir son histoire en dix-dates-clés) jusquà sa récente transformation en Centre des Congrès du XXIème siècle qui a permis de mettre au jour des découvertes archéologiques majeures et d’en apprendre un peu plus sur la fabrique de la ville et les origines du quartier Sainte-Anne. Lieu ouvert sur la ville depuis sa fondation, le Couvent l’est encore aujourd’hui. On y vient pour échanger, se rencontrer et débattre. L’usage en centre des congrès perpétue finalement une tradition vieille de 650 ans. Pour le découvrir de l’intérieur, les visiteurs ont le choix entre des événements grand public qui y sont organisés régulièrement (concerts de l’OSB, salons ou expositions), les événements professionnels et les congrès et des visites guidées. Les prochaines visites auront lieu pendant les vacances de Pâques 2019, du 16 au 22 avril. L’occasion de redécouvrir un élément incontournable du patrimoine de la ville qui a rouvert ses portes en 2018.

  • Pour en savoir plus sur l’histoire du Couvent, consultez la brochure réalisée avec l’Inrap, l’Institut de recherches archéologiques préventives qui a mené plusieurs années de fouilles dans le cadre de la restauration du Couvent.
Tourisme éco-responsable