Publié le 25 juin 2026 par Martin Scavinner

Il était une fois… Rennes et l’affaire Dreyfus

En 1899, la capitale bretonne accueille le second procès Dreyfus

Le Capitaine Alfred Dreyfus sort du Lycée de Rennes où se tient le Conseil de guerre
© Renouard Charles Paul, Marque du Domaine Public, Collection Musée de Bretagne / Écomusée de la Bintinais

Alors qu’elle a condamné un innocent au terme d’un procès biaisé par l’antisémitisme, l’armée française est contrainte de juger à nouveau le capitaine Alfred Dreyfus. Rennes est choisie pour accueillir ce second procès en 1899. Cet événement d’envergure internationale exacerbe les tensions en ville et marque profondément la mémoire de ses habitants. Depuis, la capitale bretonne s’est saisie de l’affaire pour entretenir la mémoire d’Alfred Dreyfus et poursuivre le combat contre l’antisémitisme.


Rennes accueille le second procès Dreyfus

Condamné au bagne à vie pour espionnage au profit de l’Allemagne, Alfred Dreyfus est emprisonné sur l’Île du Diable depuis 1894. Après cinq ans de captivité, il découvre enfin la portée de sa condamnation en Métropole : antisémitisme exacerbé, acquittement du véritable coupable, fabrication de faux, engagement des intellectuels, etc. On l’informe alors que la Cour de cassation annule sa condamnation et que l’Armée doit donc à nouveau le juger, cette fois devant le Conseil de guerre de Rennes. Avec sa caserne militaire et ses nombreux prêtres, la capitale bretonne a en effet la réputation d’une ville austère, refermée sur elle-même et conservatrice. Rennes est donc choisie pour accueillir le second procès Dreyfus, où l’on espère que les débats se dérouleront dans le calme.

Les antidreyfusards sont pourtant nombreux à Rennes : on les voit par exemple battre le pavé place de la Mairie au son de chants antisémites et s’en prendre à la boutique d’un opticien juif sous les arcades de l’opéra. Toutefois, quelques intellectuels rennais tentent de convaincre les ouvriers que le sort du capitaine déchu n’est pas une « affaire de bourgeois et de capitalistes » mais bien la défense d’un homme condamné parce qu’il est juif. Les dreyfusards se réunissent autour du philosophe Victor Basch qui, avec ses collègues professeurs de l’université de Rennes, fonde la section locale de la Ligue pour les droits de l’Homme. L’annonce de la tenue du procès à Rennes dans la capitale bretonne exacerbe les tensions entre les soutiens et les adversaires du capitaine.

Manifestations quai de l'Université et quai Chateaubriand, à Rennes
© Collet Louis, Marque du Domaine Public, Collection Musée de Bretagne / Écomusée de la Bintinais

Afin d’éviter un mouvement de foule à l’arrivée du capitaine dans la capitale bretonne, le train s’arrête avant la gare de Rennes, plus exactement au passage à niveau de Saint-Jacques-de-la-Lande. Là, Alfred Dreyfus monte dans une calèche pour être emmené à toute vitesse et dans la plus grande discrétion à la prison militaire de Rennes. A défaut d’avoir pu saisir l’arrivée du capitaine en gare de Rennes, les journalistes partent interroger… le garde-barrière de Saint-Jacques-de-la-Lande. A leur grande déception, celui-ci n’est pas au fait de l’affaire et n’a pas vraiment prêté attention au passager mystère.


Rennes à l’heure du procès

Public à l'extérieur du Conseil de guerre de Rennes, pendant l'affaire Dreyfus
© Maitrot, Marque du Domaine Public, Collection Musée de Bretagne / Écomusée de la Bintinais

Le second procès du capitaine Dreyfus s’ouvre le 7 août 1899 dans la capitale bretonne. Le rituel est le même pendant toute la durée du procès. Tous les matins, les Rennais se rassemblent aux abords du Lycée de Rennes – dont la salle des fêtes a été transformée en salle d’audience – en espérant apercevoir le fameux capitaine. L’armée coupe le tramway qui traverse la rue de la Gare (aujourd’hui avenue Jean Janvier) et forme une double rangée d’hommes pour escorter le capitaine au tribunal depuis sa prison située juste en face. Les journalistes jouent des coudes pour accéder à la salle d’audience. En fin de journée, la presse court au Palais du commerce transformé en salle de télécommunication où envoyer des télégrammes à travers le monde entier pour rendre compte du procès. Les Rennais découvrent ainsi la déception des journalistes à ne voir « aucune larme couler lors de la première journée du procès […] On fait mieux au théâtre de l’Odéon ». Tout ce petit monde se retrouve enfin au Café de la Paix voisin, depuis la terrasse duquel on aperçoit les célébrités de passage à Rennes : l’écrivain Georges Courteline, le journaliste Octave Mirbeau, la comédienne-star Réjane en tournée en Bretagne, le socialiste Jean Jaurès et l’écrivain Maurice Barrès venus suivre le procès. Le temps libre leur permet d’aller prendre l’air de la côte sur les plages de Dinard et Saint-Malo tandis que les plus modestes se contentent des allées ombragées du parc du Thabor.

Audience d'Alfred Dreyfus au Conseil de guerre de Rennes.
© Valerian Gribayedoff. Coll. Musée de Bretagne

Si les Rennais fraternisent avec les militaires stationnant aux abords du tribunal et leur offrent volontiers du cidre, les habitants comptent bien tirer parti de cette soudaine hausse de la fréquentation de la capitale bretonne. Nombreux sont ceux à s’improviser hôteliers et faire paraître dans les journaux locaux des petites annonces proposant le gîte et le couvert aux visiteurs – en fonction de leurs opinions politiques. On remarque aussi que le prix de la volaille au marché des Lices augmente (+12% !). Cherchant à profiter d’une vue dégagée sur le tribunal pour mieux voir le capitaine Dreyfus, un voisin construit même sur un terrain vague une estrade dont il fait payer l’accès.

Dans le cadre de l'affaire Dreyfus, patrouille de l'armée près du Lycée de Rennes, où se tient le Conseil de guerre.
© Maury Gaston, Marque du Domaine Public, Collection Musée de Bretagne / Écomusée de la Bintinais

Pendant toute la durée du procès, la tension est à son comble à Rennes et la ville se retrouve en état de siège. L’armée patrouille pour prévenir tout débordement. Elle ne parvient toutefois pas à empêcher les affrontements entre dreyfusards et antidreyfusards. Les rixes se multiplient rues de Robien, de Fougères, Saint-Melaine et place du Parlement de Bretagne notamment. Quai de Richemont, un des avocats de Dreyfus est même victime d’une tentative d’assassinat ; la Sûreté bat la campagne sans pouvoir retrouver l’auteur du coup de feu. Contre l’avis de leurs homologues parisiens, les dreyfusards rennais transforment le banquet du 14 juillet en un rassemblement de soutien au capitaine. Pour le 15 août, la Sûreté préfère annuler purement et simplement la procession habituelle. Lorsque le capitaine Dreyfus est de nouveau déclaré coupable le 9 septembre 1899, Jaurès, Basch et les autres dreyfusards s’abstiennent de prendre la parole en public pour ne pas subir l’ire de leurs adversaires. De leur côté, les nationalistes célèbrent le jugement de la Cour militaire au Café de la Gare : bravant l’interdiction de la Sûreté de chanter une Marseillaise qui mettrait le feu aux poudres, les antidreyfusards entonnent des chants antisémites. Les visiteurs présents à Rennes pour le procès se dépêchent de monter dans les trains qui les ramèneront chez eux à Paris et ailleurs dans le monde. Pour finir, l’éditorial du Petit Rennais se félicite de ce que « la capitale bretonne va pouvoir redevenir la petite ville calme que tout le monde apprécie et recommencer à s’occuper de choses sérieuses ».


Rennes commémore l’affaire Dreyfus

Extérieur du Lycée Emile Zola à Rennes et photographie du second procès d'Alfred Dreyfus.
© Rennes Métropole – Didier Gouray

Associée à l’un des épisodes les plus sombres de l’affaire Dreyfus, la capitale bretonne et ses habitants sont durablement marqués par le souvenir du procès. A Rennes, le travail mémoriel autour de l’affaire est indissociable de la figure de Charles Lecomte, historien et professeur au « Lycée de Rennes ». Dans les années 1950, une plaque est fixée à l’entrée de la salle des fêtes où s’est déroulé le procès pour rappeler la condamnation et la réhabilitation du capitaine. Et 1972, Charles Lecomte convint le conseil d’administration de rebaptiser l’école, qui devient le « Lycée Emile Zola » en hommage au plus célèbre défenseur d’Alfred Dreyfus. Depuis lors, le travail autour de la mémoire de l’affaire et du combat contre l’antisémitisme se poursuit à Rennes : la « rue Saint-Germain » devient la « Rue Alfred Dreyfus (1859–1935), Général de brigade, injustement condamné, réhabilité par la République », des photographies du procès sont affichées avenue Jean Janvier, une statue représentant la « Dégradation de Dreyfus » est installée dans l’enceinte du Lycée, l’Université de Rennes accueille un colloque important sur l’affaire, etc.

Entrée de l'exposition L'Affaire Dreyfus à Rennes, au Musée de Bretagne
© Rennes Métropole – Christophe Le Dévéhat

A Rennes, le Musée de Bretagne joue un rôle fondateur dans le travail de collecte d’archives en lien avec l’affaire. Dès 1899, le conservateur principal acquiert les premières pièces de la collection en même temps que se joue le second procès, récoltant périodiques, cartes postales, brochures et photographies. Suite à une première exposition en 1973, une relation de confiance s’instaure entre le musée et les descendants d’Alfred Dreyfus. Entre les dons d’archives de la famille et une ambitieuse politique d’acquisition, le Musée de Bretagne parvient au fil du temps à rassembler un fond contenant près de 8000 objets en rapport avec l’affaire Dreyfus, avec des cartes postales, affiches, photographies, estampes, dessins et correspondances. Cette matière permet au musée de monter d’autres expositions : « L’Affaire Dreyfus, l’arme du dessin »(1994) et « L’Affaire Dreyfus, un long combat contre l’injustice »(1999), avant d’aboutir en 2006 à un premier parcours permanant : « L’affaire Dreyfus à Rennes ».

Exposition L'Affaire Dreyfus à Rennes, au Musée de Bretagne
© Rennes Métropole – Christophe Le Dévéhat

Aujourd’hui, le Musée de Bretagne présente une version actualisée de cette exposition référence. Si celle-ci replace l’affaire dans le contexte de la montée de l’antisémitisme en France à la fin du XIXème siècle, retrace les grandes étapes de l’affaire et présente les lieux-clés du second procès à Rennes, elle laisse une place plus importante à la figure d’Alfred Dreyfus. L’exposition permet ainsi d’en apprendre plus sur son histoire familiale, ses études, son parcours au sein de l’armée et surtout sa personnalité grâce à des extraits inédits de sa correspondance privée. L’exposition s’intéresse également à la façon dont la presse de l’époque traite l’affaire – les plus jeunes peuvent d’ailleurs parcourir l’exposition accompagnés d’un carnet-enquête sur le thème des fake news. Parmi les pièces remarquables de l’exposition, on peut enfin admirer la reproduction exacte de l’uniforme de l’armée française d’Alfred Dreyfus et lire les télégrammes de soutien adressés au capitaine depuis le monde entier.


Sur les pas de l’affaire Dreyfus à Rennes

Si la prison militaire où le capitaine était enfermé à Rennes a aujourd’hui disparu, tous les autres lieux en rapport avec le second procès d’Alfred Dreyfus sont encore visibles dans la capitale bretonne. Vous pouvez les découvrir :

  • En autonomie avec le livret « Sur les traces de l’affaire Dreyfus dans la ville de Rennes », disponible gratuitement à l’office de tourisme de Rennes (Couvent des Jacobins, 1 rue Saint-Malo).
  • Accompagné d’un guide conférencier lors d’une visite guidée.