Publié le 22 octobre 2026 par Fabrice Mazoir

Il était une fois… la salle de la Cité

De la Maison du peuple au temple du rock

Entrée de la Salle de la Cité pendant un festival
© Rennes Ville et Métropole - Julien Mignot

Avant d’être le lieu mythique où l’histoire des Trans Musicales a commencé en 1979, la salle de la Cité s’appelait « la Maison du peuple ». Un lieu de rencontre pour la classe ouvrière et les syndicats qui avait dès son origine une vocation culturelle. Retour sur l’histoire d’une salle qui a vu défiler à la fois des générations de militants et d’amateurs de concerts endiablés.

À l’origine de la Maison du peuple : le mouvement ouvrier

La Salle de la Cité a été rénovée entre 2016 et 2020

Inaugurée le 19 avril 1925, la Maison du peuple est le fruit d’un projet qui a germé dès la fin du XIXe siècle. À cette époque, le mouvement syndical est en plein essor. Partout en France des bourses de travail fleurissent. Des lieux de réunions où syndicats et ouvriers se retrouvent pour chercher du travail, mais aussi accéder à une forme d’éducation populaire et culturelle. À Rennes, avant que la Maison du peuple n’ouvre ses portes rue Saint-Louis, de nombreux lieux temporaires accueillent alors la classe ouvrière.

« Dès la fin du XIXe siècle la ville met à disposition des lieux où les syndicats se retrouvent, mais ils s’avèrent trop petits, parce que le nombre d’adhésions augmente de manière exponentielle », raconte Gilles Brohan, Animateur de l’architecture et du patrimoine à l’Office de tourisme. « Les autorités municipales imaginent alors un lieu dévolu à la classe ouvrière. Le projet de Maison du peuple commence alors à germer pour remplacer les lieux temporaires, comme l’ancien café de la place du Champ Jacquet ou l’ancienne Halle aux Blés qui se situait sur l’actuelle place de la République ».

Rue Saint-Louis, la ville récupère des terrains

Après la loi de séparation de l’Église et de l’État en 1905, la ville récupère les terrains d’un presbytère, le long de la rue Saint-Louis. Entre 1911 et 1913, le projet s’accélère et le lieu est choisi pour y installer un bâtiment dédié aux syndicats et aux ouvriers. Une idée mise à l’arrêt par la Première Guerre Mondiale qui va finalement se concrétiser avec plus d’ambition.

« La demande est encore plus légitime au sortir de la guerre, suite à l’implication des ouvriers qui se sont battus sur le front, mais aussi à l’arrière en travaillant à l’arsenal » explique Gilles Brohan. La ville y voit alors une juste reconnaissance de leur implication dans l’effort de guerre.

Une architecture signée par Emmanuel Le Ray

Plan de la façade de la Maison du peuple de l'architecte de la ville Emmanuel Le Ray

Emmanuel Le Ray, l’architecte de la ville, est chargé des plans de la future Maison du peuple en 1919. Il imagine un projet d’urbanisme plus vaste dans cette zone au cœur de la cité. Avec une ambition à hauteur de l’enjeu et une architecture typique de l’Art déco.

« La signature d’Emmanuel Le Ray s’affirme dans le style du bâtiment. Notamment le choix des matériaux : le schiste pourpre, extrait localement, la brique et cet enduit tyrolien de couleur claire sur la façade, une caractéristique de l’Art déco » détaille Gilles Brohan. Ce style se retrouve sur d’autres bâtiments publics réalisés par l’architecte à cette période : la Criée en 1923, ou encore la piscine Saint-Georges, inaugurée en 1926.

L’architecte innove également en créant un éclairage zénithal, grâce à des sheds qui font écho à l’architecture des usines, mais qui ont surtout un rôle bien précis. Ces vitrages orientés au nord apportent de la lumière indirecte et permettent de ventiler la salle.

Une salle, plusieurs usages : Bourse du travail et lieu culturel

Vue de l'intérieur de la Salle de la Cité depuis le balcon.
© Destination Rennes – Franck Hamon

Une salle qui n’est pas seulement vouée à accueillir des réunions. Dans l’esprit des bourses de travail, elle a aussi une vocation culturelle et accueille des spectacles, du théâtre et des projections.

« Les bourses de travail étaient dans l’air du temps. Dans l’aménagement, elles ne sont pas uniquement pensées comme des salles de réunion. Il y a des bureaux pour que les syndicats puissent y tenir des permanences. Ce sont des espaces mutualisés et l’esprit syndical se retrouve dans l’agencement des bâtiments » explique Gilles Brohan. « Et il y a aussi une volonté d’ouverture culturelle avec des projections de films. La grande salle d’assemblée qui accueille des plénières, des réunions politiques et des meetings doit pouvoir se transformer en salle de cinéma. Finalement, c’est un peu l’ancêtre de la salle polyvalente, avec plusieurs usages. La Maison du peuple n’appartient pas à un seul syndicat. C’est un lieu de repère pour toute la communauté ouvrière. Cela va perdurer de 1925, jusque dans les années 1970 ».

La frise de Camille Godet, hommage vivant aux ouvriers

Au-delà de ce côté multifonction, l’autre particularité voulue par l’architecte Emmanuel Le Ray c’est d’y installer une œuvre qui rend hommage au travail des ouvriers. Une frise, baptisée sobrement « Le travail », que Le Ray confie à Camille Godet avec qui il a l’habitude de travailler. Le peintre a déjà réalisé une frise pour le Panthéon rennais de l’Hôtel de ville et s’attèle à une œuvre encore plus grande : une toile peinte marouflée de 26 mètres qui fait le tour de la salle. Elle représente une galerie de portraits avec des ouvriers du bâtiment au travail.

« Dans cette frise, on retrouve le Rennes en chantier et l’on reconnaît certains bâtiments comme l’opéra, volontairement relégués au second plan. Au premier plan apparaissent les ouvriers. Un peu comme dans la conception du Panthéon, où les poilus qui ont survécu à la guerre sont mis à l’honneur, ce sont les travailleurs le sujet principal de la frise. On peut reconnaître chaque métier grâce aux outils. Cela permet aux ouvriers qui se réunissent dans la Maison du peuple de disposer d’un lieu où ils se sentent chez eux, avec un décor qui leur ressemble ».

Une œuvre classée aux monuments historiques

À partir de 1945, l’œuvre de Godet est occultée, pour la protéger. Elle disparaît alors de la mémoire collective, ne survivant que dans les souvenirs des plus anciens militants. En 1994, elle est redécouverte et à nouveau protégée derrière un coffrage. En 1997, elle est classée au titre des monuments historiques. Un trésor caché qui fait partie du patrimoine, mais qui a été abîmé par le temps qui passe. Le fait de l’avoir protégée l’a paradoxalement fragilisée. Avec la fumée de cigarette, les projections de liquide en tout genre, le tout couplé à la chaleur humaine des concerts, des champignons se développent. Il devient urgent de la restaurer.

Entre-temps, la Maison du peuple a poussé les murs. Un nouveau bâtiment a été ajouté le long de la rue Saint-Louis pour accueillir les syndicalistes de la CGT. Mais dans la salle elle-même, la programmation culturelle a pris le pas sur le reste. Seule la vocation cinématographique s’est effacée au profit d’autres salles de cinéma dans la ville. Le Cinéma Celtic, qui y proposait une programmation d’art et essai, cesse son activité en 1962. Et la Maison du peuple devient officiellement salle de la Cité en 1965.

« La Cité », berceau des Trans Musicales et des musiques actuelles

Concert à la salle de la Cité dans le cadre du festival Rituel 111
© Rennes Ville et Métropole – Julien Mignot

À partir des années 1970, ce qui va se jouer sur la scène de la Salle de la Cité est une autre partition. La salle voit naître en 1979 la première édition des Rencontres Trans Musicales. À l’affiche cette année-là – les 14 et 15 juin – des groupes comme Marquis de Sade ou Fracture, vont marquer durablement de leur empreinte la scène rock et inspirer des générations de musiciens.

Dans les années 1980-1990, la salle de la Cité s’installe comme une scène incontournable des musiques actuelles et accueille dans le cadre des Trans Musicales des concerts mémorables : Bérurier Noir en 1986, IAM en 1990, Björk et Ben Harper en 1993, pour ne citer qu’eux…

Sous son enseigne lumineuse, on y refait le monde…

Entrée de la Salle de la Cité lors des Trans Musicales de 2010
© Rennes Ville et Métropole – Dominique Levasseur

Avec l’autre salle de concert emblématique, l’Ubu, « la Cité » comme on l’appelle, devient le QG de toutes les avant-gardes musicales. Sous son enseigne en néon bleu, les noctambules y refont le monde entre deux concerts. Une forme de continuité sans doute avec les origines militantes de la Maison du Peuple. Car le mouvement rock qui investit la salle est lui aussi contestataire et révolté.

Dans les années 2010, après des années de transe, la Cité a pris quelques rides, elle n’est plus aux normes. En 2016, en marge des manifestations contre la Loi Travail, l’ex-Maison du peuple est occupée pendant plusieurs jours. Les dégradations commises à cette occasion obligent à fermer ses portes pour plusieurs années…

Rénovée et restaurée entre 2016 et 2020, elle retrouve des couleurs…

En 2020, lors des Journées du Patrimoine, les visiteurs la redécouvrent entièrement rénovée. La frise a retrouvé ses couleurs et est désormais protégée. Beaucoup d’habitués des concerts la regardent alors autrement, après être passés devant sans trop y prêter attention. En 2022, à nouveau lors des journées du patrimoine et en écho à la frise de Godet, une nouvelle oeuvre est inaugurée dans le vestibule. Une création de l’artiste japonaise Makiko Furuichi, qui évoque l’eau et les Yokai, ces créatures surnaturelles qui invitent à plonger dans un autre monde…

Côté couleur, l’enseigne lumineuse est passée au rouge, ouvrant une nouvelle page de l’histoire de cette salle qui accueille aujourd’hui de nombreux festivals : les Trans Musicales y jouent leur soirée d’ouverture, les Bars en Trans l’occupent le reste de la première semaine de décembre. La scène musicale locale y fait sa rentrée chaque mois de septembre lors du festival I’m From Rennes et l’association Les Pies Chicaillent y fête ses 10 ans fin novembre en invitant plusieurs groupes indés. De nombreux autres événements culturels s’y déroulent toute l’année et la salle n’a pas oublié sa vocation originelle en accueillant des conférences et événements engagés.

Sur le parvis, un Hommage aux héros du rock

Une fresque street art de Patrice Poch en hommage aux figures du rock rennais
© Rennes Ville et Métropole – Julien Mignot

Sur le parvis, qui porte aujourd’hui le nom du chanteur du groupe Marquis de Sade, les spectateurs sont désormais accueillis par de grandes figures disparues du rock rennais. À droite de l’entrée, sur une fresque réalisée par l’artiste urbain Patrice Poch, les visages de Philippe Pascal, Dominic Sonic, Frédéric Renaud et Tonio Marinescu s’affichent en grand format.

La prochaine fois que vous irez à la Cité, avant d’entrer en transe, prenez le temps d’admirer les oeuvres intérieures et extérieures de cette salle mythique qui racontent, chacune à leur manière, un pan de l’histoire rennaise. Une histoire à la fois militante et rock, à l’image de la capitale bretonne.

Infos pratiques

Enseigne lumineuse rouge de la salle de la Cité à Rennes
© Rennes Ville et Métropole – Julien Mignot
  • Salle de la Cité, 10 rue Saint-Louis 35000 Rennes.
  • Accès : en métro, ligne a et b (station Sainte-Anne) ; à vélo, parking vélo sur le parvis, station vélo Star place Sainte-Anne ; en voiture, 3 parkings C-Park à proximité (Parking des Lices, Chézy-Dinan et Hôtel-Dieu).
  • Agenda : billetterie, réservez vos places pour les prochains événements ci-dessous :